Il suffit parfois d’une plante promise au compost pour changer le cours d’une vie.
Dans les années 1980, alors qu’elle travaille à temps partiel dans un jardin boisé en Angleterre, Mellie Lewis récupère une étrange succulente. La plante possède des tiges dressées terminées par des rosettes de feuilles. Intriguée, elle l’emporte chez elle et commence à rechercher son identité dans les livres disponibles à l’époque.
Elle finit par mettre un nom sur sa découverte : Aeonium arboreum.
Près de quarante ans plus tard, cette rencontre fortuite aura conduit Mellie Lewis à devenir la première détentrice britannique d’une National Plant Collection consacrée aux Aeoniums, à rassembler plusieurs centaines de formes, espèces et cultivars, à participer aux travaux de la Royal Horticultural Society, à publier un ouvrage entièrement consacré au genre et même à décrire une nouvelle espèce d’Aeonium.
Mais lorsqu’on lui demande aujourd’hui quelle plante occupe une place particulière dans cette extraordinaire collection, sa réponse nous entraîne beaucoup plus loin dans le passé.
Le choix impossible d’un Aeonium préféré
« C’est un peu comme demander quel est votre enfant préféré ! », nous répond Mellie lorsque VariegatedAeonium.fr lui pose la question.
Chaque Aeonium possède selon elle « sa propre personnalité et ses qualités attachantes ».
Mais puisqu’il faut choisir, un nom finit tout de même par s’imposer :
Aeonium arboreum ‘Albovariegatum’.
Son attachement est d’abord esthétique.
Avant l’explosion récente des cultivars panachés asiatiques, les Aeoniums offrant de telles panachures étaient relativement peu nombreux. ‘Albovariegatum’ développe de délicates rosettes mêlant vert citron et crème, auxquelles peuvent s’ajouter de légères nuances rosées. Avec le temps, la plante adopte le port ramifié caractéristique de certains Aeonium arboreum et peut prendre l’allure d’un petit arbre.
Mais ce n’est pas seulement sa beauté qui fascine Mellie Lewis.
En cherchant son histoire, elle découvre que cet Aeonium est directement rattaché à sa propre histoire.
Mary Capel Somerset et les Aeoniums de Badminton
L’histoire nous conduit dans l’Angleterre du XVIIe siècle.
Mary Capel Somerset, duchesse de Beaufort (1630-1715), constitue sur son domaine de Badminton, dans le Gloucestershire, une remarquable collection botanique. Passionnée de plantes et disposant d’un important réseau de correspondants et de collecteurs, elle rassemble des espèces provenant de différentes régions du monde.
Son activité botanique est aujourd’hui bien documentée. La duchesse ne se contente pas de cultiver des plantes : elle constitue également un herbier et fait réaliser des illustrations de sa collection.
Parmi les plantes représentées dans le célèbre Florilegium de Badminton figurent plusieurs végétaux que l’on rattache aujourd’hui aux Aeoniums.
Les recherches menées par Mellie Lewis l’ont conduite à associer l’une de ces anciennes plantes à Aeonium arboreum ‘Albovariegatum’. Selon l’histoire qu’elle a reconstituée, la duchesse aurait cultivé un Aeonium provenant de Lusitanie vers le milieu du XVIIe siècle. Une branche accidentellement cassée aurait été bouturée et aurait ensuite produit une croissance panachée.
Cette dernière partie du récit repose sur les recherches historiques de Mellie et doit être considérée comme telle, mais elle offre une hypothèse fascinante sur l’ancienneté des Aeoniums panachés dans les collections européennes.
Et l’histoire prend pour Mellie une dimension encore plus personnelle.
Au cours de ses recherches généalogiques, elle découvre qu’elle possède elle-même un lien familial avec Mary Capel Somerset.
« Quelles étaient les chances que cela arrive ? », s’amuse-t-elle aujourd’hui.
Plusieurs siècles après les collections de Badminton, une descendante éloignée consacrait ainsi à son tour une partie importante de sa vie aux Aeoniums.


D’une passion à une National Plant Collection
La collection de Mellie s’est construite progressivement.
Espèces botaniques, anciens cultivars, hybrides interspécifiques, formes horticoles parfois devenues difficiles à trouver : les plantes s’accumulent tandis que sa connaissance du genre s’approfondit.
En 2018, elle entreprend les démarches auprès de Plant Heritage, organisation britannique chargée de coordonner les National Plant Collections.
Sa collection obtient cette reconnaissance.
Le titre pourrait laisser imaginer une récompense attribuée à une collection particulièrement impressionnante. La réalité est beaucoup plus exigeante.
Une National Plant Collection constitue avant tout un conservatoire vivant.
Chaque plante doit être identifiée autant que possible, documentée et conservée. Les informations sur son origine doivent être rassemblées. Les anciennes variétés doivent continuer à être multipliées afin d’éviter leur disparition.
Dans le cas des Aeoniums, cette mission est particulièrement complexe.

Lorsque les noms deviennent aussi fragiles que les plantes
Les collectionneurs connaissent bien le problème.
Un même Aeonium peut circuler sous plusieurs noms. Des plantes différentes peuvent être commercialisées sous une appellation identique. Un ancien cultivar peut être rebaptisé lors de son passage d’un pays à un autre. Et l’origine de nombreuses plantes finit parfois par disparaître avec les producteurs qui les ont créées.
Mellie Lewis cite notamment Aeonium ‘Floresens’, qu’elle voit régulièrement commercialisé sous les noms ‘Sunburst’, ‘Starburst’ ou même ‘Kiwi’.
Le cas de ‘Dream Color’ est encore plus révélateur.
Au fil des années, cette plante a circulé sous une multitude d’appellations : Kiwi, Kiwionium, Tricolor, Pinwheel, haworthii variegata, decorum variegata…
La multiplication des noms n’est donc pas une simple curiosité de collectionneur.
À long terme, elle peut rendre presque impossible la reconstruction de l’histoire d’un cultivar.
C’est précisément l’un des combats de Mellie Lewis : conserver les plantes, mais aussi conserver leur identité.
Sauver les Aeoniums devenus démodés
Le danger ne concerne pas uniquement les espèces sauvages.
Les plantes horticoles peuvent elles aussi disparaître.
Et parfois pour une raison extrêmement simple : elles ne sont plus à la mode.
L’arrivée massive de nouveaux Aeoniums panachés aux couleurs spectaculaires a profondément transformé le marché. Face à ces rosettes roses, crème, jaunes ou multicolores, certains anciens cultivars verts ou sombres attirent beaucoup moins les acheteurs.
Les pépiniéristes cessent alors progressivement de les multiplier.
Mellie cite notamment Aeonium ‘Pseudotabuliforme’, également connu sous le nom ‘Magnificum’. Une plante autrefois appréciée peut aujourd’hui sembler presque banale face aux nouvelles mutations asiatiques.
Deux autres noms la préoccupent particulièrement :
Aeonium ‘Simply Scarlet’ et Aeonium ‘Simply Misty’.
Ces deux cultivars proviennent d’une pépinière britannique aujourd’hui disparue.
‘Simply Misty’ est particulièrement remarquable : un feuillage extrêmement sombre, presque noir, recouvert d’une tonalité grisâtre qui lui confère une apparence inhabituelle.
Pour éviter leur disparition, Mellie les cultive, les multiplie puis les confie à des pépiniéristes britanniques afin qu’ils puissent à leur tour les reproduire.
Son ami Steve Green mène parallèlement un travail de conservation autour des anciens Aeoniums à feuillage sombre.
« Entre nous, nous espérons maintenir ces anciens cultivars pour les générations futures », nous explique Mellie.
Voilà peut-être la meilleure définition de ce qu’est réellement une National Plant Collection.


Starburst, une diva historique
Une autre plante illustre parfaitement cette fragilité :
Aeonium ‘Starburst’, également connu sous le nom de ‘Lemon Lime’.
Mellie rapproche cette forme de représentations anciennes remontant à la fin du XVIIe siècle en Grande-Bretagne.
Mais contrairement à certaines mutations modernes particulièrement vigoureuses, ‘Starburst’ n’est pas toujours facile à maintenir.
Mellie le décrit avec humour comme « un peu diva ».
La plante peut pourrir sans raison immédiatement évidente et sa panachure devient beaucoup moins spectaculaire pendant les longs mois sombres de l’hiver britannique.
Pourquoi consacrer de l’espace, du chauffage et du temps à une plante capricieuse lorsque les pépinières peuvent proposer des Aeoniums multicolores beaucoup plus spectaculaires ?
C’est précisément ainsi que disparaît progressivement un cultivar.
Pas nécessairement à la suite d’une catastrophe.
Simplement parce que plus personne ne décide de le conserver.
Une collection récompensée et partagée
Au fil des années, le travail de Mellie Lewis dépasse largement son jardin de Clun, dans le Shropshire.
Elle participe notamment à l’évaluation des Aeoniums organisée par la Royal Horticultural Society, aux côtés d’autres spécialistes britanniques du genre.
En 2025, elle présente au RHS Hampton Court Palace Garden Festival une exposition consacrée aux hybrides interspécifiques d’Aeonium.
Elle obtient une médaille Silver-Gilt.
Elle intervient également dans des conférences, partage son expérience avec Plant Heritage et participe à la transmission des connaissances sur la culture et l’identification des Aeoniums.
Cette volonté de transmission aboutit en 2026 à la publication de son livre :
Understanding and Growing Aeoniums: From Wild Origins to Garden Success.
L’ouvrage rassemble plusieurs décennies d’expérience et s’intéresse aussi bien aux espèces sauvages qu’aux cultivars, aux habitats naturels, à la multiplication, aux problèmes de culture et à l’histoire de certaines plantes.
Mais son travail allait également prendre une direction beaucoup plus botanique.
Quarante ans avec une plante mystérieuse
Depuis près de quarante ans, Mellie cultive un Aeonium particulier provenant du Yémen.
La plante conserve année après année les mêmes caractéristiques.
Elle circule pourtant depuis longtemps sous un nom qui ne convainc pas Mellie :
Aeonium leucoblepharum, ou plus exactement une supposée forme « red stripe » de cette espèce.
L’histoire de cette plante remonte à 1976.
Cette année-là, les botanistes et explorateurs John Lavranos et Leonard Newton récoltent au Yémen un Aeonium présentant des caractéristiques inhabituelles.
Des exemplaires entrent ensuite dans différentes collections botaniques et privées.
Mellie finit par entrer directement en contact avec le professeur Leonard Newton.
Les deux discutent longuement de la plante.
Newton partage alors l’idée qu’elle pourrait représenter une espèce distincte, mais ses travaux sur les Aloes ne lui permettent pas d’entreprendre lui-même sa description.
Mellie lui demande donc l’autorisation de poursuivre l’étude.
Il accepte.
Aeonium lavranosii-newtonii
La comparaison avec le véritable Aeonium leucoblepharum devient déterminante.
L’espèce avait été initialement décrite à partir de plantes d’Éthiopie, notamment de la région des monts Simien. Ses marges foliaires possèdent des cils particulièrement visibles — caractère auquel fait directement référence son nom.
La plante yéménite de Lavranos et Newton présente, elle, un ensemble différent de caractères, notamment une bande médiane rouge persistante sur les feuilles.
Après plusieurs décennies d’observation et de comparaison avec différentes formes africaines et yéménites présentes dans sa collection, Mellie considère que la plante mérite finalement d’être reconnue comme espèce distincte.
En 2024, elle publie sa description dans la revue Piante Grasse :
Aeonium lavranosii-newtonii Mellie Lewis.
Le nom rend hommage aux deux hommes qui avaient découvert la plante au Yémen près d’un demi-siècle auparavant.

Aeonium lavranosii-newtonii
La reconnaissance ne reste pas limitée à une publication confidentielle.
L’espèce est aujourd’hui acceptée par Plants of the World Online, la base taxonomique des Royal Botanic Gardens de Kew.
En 2025, le Huntington Botanical Gardens la diffuse également sous ce nom dans son programme International Succulent Introductions, sous la référence ISI 2025-9.
Une plante cultivée pendant près de quarante ans dans la collection de Mellie venait officiellement d’acquérir une nouvelle identité botanique.
Du compost à la botanique
Le parallèle est difficile à ignorer.
Dans les années 1980, Mellie Lewis cherchait dans ses livres le nom d’un Aeonium qu’elle venait de récupérer.
Quarante ans plus tard, c’est elle qui donnait un nom scientifique à un Aeonium.
Entre les deux se trouvent plusieurs décennies de culture, d’observation, de voyages, de recherches historiques, de correspondances avec des botanistes et surtout de conservation.
Mais lorsqu’on lui demande aujourd’hui quel est le principal défi auquel sa National Plant Collection doit faire face, Mellie ne répond ni la nomenclature, ni le manque de place, ni même les coûts de chauffage de ses serres.
Sa première réponse est beaucoup plus simple :
« My greatest challenge for my own National Collection is my age. »
« Le plus grand défi pour ma propre Collection nationale, c’est mon âge. »
Les Aeoniums cultivés dans le Shropshire doivent passer l’hiver sous serre chauffée. Les grands sujets poussent dans des pots lourds qu’il faut continuellement déplacer. Et ce qui était autrefois relativement facile devient progressivement plus éprouvant.
Derrière les bases de données, les noms botaniques et les récompenses horticoles demeure donc une réalité très concrète :
une collection vivante dépend toujours de celles et ceux qui s’en occupent.
L’enjeu dépasse désormais la constitution de la collection.
Il s’agit de sa transmission.
Car préserver un cultivar ne consiste pas simplement à posséder une plante.
Il faut la cultiver, la multiplier, connaître son histoire, préserver son nom et, finalement, la confier à quelqu’un qui continuera le travail.
C’est probablement là que réside l’essentiel de l’œuvre de Mellie Lewis.
Elle collectionne les Aeoniums, certes.
Mais depuis plusieurs décennies, elle contribue surtout à préserver leur mémoire vivante.

