Nomenclature, explosion des variegata asiatiques, espèces oubliées d’Afrique et du Yémen, changement climatique… Après plusieurs décennies consacrées au genre Aeonium, Mellie Lewis porte un regard sans concession sur les bouleversements qui traversent aujourd’hui le monde de ces plantes fascinantes.
Jamais probablement les collectionneurs n’ont eu accès à autant d’Aeoniums.
Chaque année apparaissent de nouveaux cultivars aux panachures toujours plus spectaculaires. La Chine et plus largement l’Asie ont profondément renouvelé l’univers horticole du genre, faisant émerger en quelques années une extraordinaire palette de couleurs et de mutations.
Et pourtant, derrière cette impression d’abondance se cache un paradoxe.
Plus nous cultivons d’Aeoniums, moins nous savons parfois précisément ce que nous cultivons.
Noms multiples, origines incertaines, mutations insuffisamment documentées, anciens cultivars oubliés… Pendant ce temps, à plusieurs milliers de kilomètres des serres des collectionneurs, certaines populations sauvages restent elles-mêmes étonnamment mal connues.
C’est précisément ce qui préoccupe aujourd’hui Mellie Lewis, détentrice britannique de la National Plant Collection d’Aeonium.
Après notre premier article consacré à son parcours et à son remarquable travail de conservation, nous avons souhaité aller plus loin et lui demander comment elle percevait l’avenir du genre.
Ses réponses nous conduisent de nos collections européennes jusqu’aux montagnes d’Éthiopie et du Yémen.
Et elles révèlent combien l’histoire des Aeoniums est encore loin d’être entièrement écrite.
Quand un Aeonium change de nom en traversant une frontière
Pour Mellie Lewis, l’un des problèmes les plus immédiats concerne la nomenclature horticole.
Un même cultivar peut aujourd’hui circuler sous plusieurs noms, tandis que des plantes différentes peuvent finir par partager une appellation identique.
La situation est aujourd’hui suffisamment complexe pour qu’il faille rester prudent avant d’affirmer que toutes les plantes portant ces différents noms représentent nécessairement un seul et même clone.
C’est précisément le problème.
Lorsqu’un cultivar traverse plusieurs pays, plusieurs producteurs et plusieurs générations de collectionneurs sans documentation fiable, son identité peut progressivement se brouiller.
Un nouveau nom commercial apparaît.
Puis un autre.
Quelques années plus tard, reconstruire l’histoire originale devient extrêmement difficile.
Pour Mellie, cette dérive menace directement la mémoire horticole du genre.
‘Bronze Teacup’ : quand un cultivar risque de perdre son identité

Le travail de conservation de Mellie Lewis ne concerne pas uniquement les espèces botaniques. Il consiste également à préserver d’anciens cultivars devenus extrêmement rares en culture, dont certains risquent tout simplement de disparaître des collections.
Cet ancien cultivar, décrit comme étant d’origine américaine, au port compact et aux rosettes denses, se distingue par ses feuilles courtes dont la coloration évolue du bronze au brun-pourpre très sombre, pouvant devenir presque noire selon les conditions de culture.
Devenu particulièrement rare, il est aujourd’hui considéré au Royaume-Uni comme un cultivar horticole menacé de disparition en culture.
En 2020, Mellie Lewis choisit précisément Aeonium ‘Bronze Teacup’ pour représenter sa National Plant Collection lors du concours Threatened Plant of the Year, organisé par Plant Heritage. La plante remporte alors le vote du public.
Mais son histoire illustre également parfaitement le problème de nomenclature soulevé par Mellie. Des Aeoniums circulent aujourd’hui à travers le monde sous les noms ‘Bronze Teacup’ ou ‘Bronze Tea Cup’, sans qu’il soit toujours possible d’établir qu’ils correspondent tous au même clone historique. Plus troublant encore, des Aeoniums panachés sont également commercialisés sous des appellations faisant référence à ‘Bronze Teacup’, sans que cela permette d’établir qu’ils constituent réellement des mutations de l’ancien cultivar.
Nous retrouvons ainsi exactement le phénomène évoqué au début de cet article : au fil des pays, des producteurs et des échanges entre collectionneurs, un même nom peut progressivement être appliqué à des plantes différentes, tandis que l’identité du cultivar original devient de plus en plus difficile à retracer.
Cette histoire illustre parfaitement une partie moins visible du travail de Mellie. Préserver les Aeoniums ne signifie donc pas seulement conserver physiquement des plantes. Il faut également préserver leur identité, leur provenance et leur histoire.
Car lorsqu’un ancien cultivar disparaît — ou lorsque son identité se perd derrière une multitude de plantes portant son nom — c’est également une petite partie de l’histoire horticole du genre Aeonium qui risque de disparaître avec lui.
Le nouveau monde des variegata asiatiques
Cette problématique a pris une dimension entièrement nouvelle avec l’explosion des cultivars panachés asiatiques.
Mellie ne cache pas son admiration pour certaines de ces plantes.
Des cultivars comme ‘Pink Witch’, ‘Kilimanjaro’ ou ‘Medusa’ se sont durablement installés dans les collections et possèdent aujourd’hui une identité horticole facilement reconnaissable.
Mais derrière ces réussites se trouve désormais une profusion beaucoup plus difficile à organiser.
De nouvelles panachures apparaissent constamment. Des mutations extrêmement proches reçoivent des noms différents selon les producteurs. Certaines expressions sont relativement stables ; d’autres peuvent évoluer fortement au cours de la croissance.
Mellie résume la situation par une formule savoureuse :
“It has become a minefield of kaleidoscopic variegation madness!”
Un véritable champ de mines au milieu d’une folie kaléidoscopique de panachures.
Pour le collectionneur, cette diversité est fascinante.
Pour quelqu’un qui tente de construire une collection de référence, elle représente un véritable casse-tête.
Car une National Plant Collection ne peut pas simplement enregistrer chaque nouvelle rosette colorée comme un cultivar distinct.
Encore faut-il connaître son origine, pouvoir la distinguer durablement des plantes déjà existantes et vérifier que ses caractères sont suffisamment stables pour permettre son identification.
Comment ces mutations apparaissent-elles réellement ?
Une autre question se pose alors : d’où viennent toutes ces nouvelles panachures ?
Mellie évoque la possibilité que certaines lignées horticoles asiatiques puissent résulter de techniques de mutagénèse induite, notamment par traitement chimique ou irradiation.
Le principe existe bel et bien.
Depuis plusieurs décennies, l’amélioration végétale utilise différents agents physiques ou chimiques pour provoquer des mutations aléatoires. Les sélectionneurs cultivent ensuite un grand nombre de plantes et conservent celles qui présentent un caractère intéressant.
Cette technique a notamment été employée sur de nombreuses plantes ornementales.
Mais concernant les Aeonium, une prudence essentielle s’impose.
Nous ne disposons actuellement d’aucune documentation suffisamment solide permettant d’affirmer que les principaux cultivars chinois modernes ont été obtenus par irradiation ou mutagénèse chimique.
Les méthodes utilisées par les différents producteurs sont rarement publiées.
Certaines mutations peuvent être spontanées. D’autres peuvent apparaître au cours de multiplications répétées. Certaines pourraient éventuellement être induites.
En l’absence de documentation des obtenteurs, il est souvent impossible de trancher.
Et cette incertitude constitue justement une partie du problème soulevé par Mellie : nous assistons à une extraordinaire révolution horticole dont une grande partie de l’histoire n’est pas enregistrée au moment même où elle se déroule.
Dans vingt ou trente ans, retrouver l’origine exacte de certains cultivars actuels pourrait devenir presque impossible.
Au-delà des Canaries : l’autre histoire des Aeoniums
Mais lorsque nous demandons à Mellie quel domaine mériterait aujourd’hui beaucoup plus de recherches, sa réponse nous éloigne complètement des collections horticoles.
Elle nous emmène vers l’Afrique orientale et le Yémen.
Car notre représentation du genre Aeonium est largement dominée par les îles Canaries.
Et pour cause.
L’archipel constitue son extraordinaire centre de diversification. Tenerife, Gran Canaria, La Gomera, La Palma ou El Hierro abritent une multitude d’espèces ayant évolué dans des environnements insulaires extrêmement différents.
Pourtant, la distribution naturelle du genre est beaucoup plus vaste.
Kew reconnaît aujourd’hui une aire indigène allant de la Macaronésie et du sud-ouest du Maroc jusqu’à l’Afrique tropicale orientale et au sud-ouest de la péninsule Arabique.
À des milliers de kilomètres des Canaries subsistent ainsi des Aeoniums en Éthiopie, Érythrée, Djibouti, Somalie, Kenya, Ouganda, Tanzanie et au Yémen.
Une distribution étonnamment fragmentée.
Une population à l’ouest, une autre à l’est
En biogéographie, on parle de distribution disjointe lorsqu’un groupe possède des populations séparées par de vastes territoires où il est absent.
C’est exactement ce que l’on observe ici.
D’un côté se trouve le grand ensemble macaronesien et nord-ouest africain.
Puis vient une immense interruption géographique.
Et beaucoup plus à l’est réapparaissent des Aeoniums dans les montagnes d’Afrique orientale et de la péninsule Arabique.
Dans son article “Aeoniums of Africa and the Yemen”, Mellie rapproche cette situation du phénomène biogéographique connu sous le nom de Rand Flora : plusieurs lignées végétales présentent aujourd’hui des populations séparées entre les marges occidentales et orientales de l’Afrique, vestiges possibles de distributions autrefois beaucoup plus continues avant l’aridification progressive du continent.
Autrement dit, les quelques Aeoniums encore présents en Afrique orientale pourraient représenter les survivants isolés d’une histoire biogéographique extrêmement ancienne.
Et c’est là que le dossier devient fascinant.
Car nous ne savons peut-être même pas encore exactement combien d’espèces s’y cachent.
Le Yémen, territoire presque inconnu
Le cas du Yémen est particulièrement révélateur.
Les montagnes yéménites possèdent des conditions écologiques permettant à différentes plantes succulentes de prospérer à des altitudes importantes.
Mais les possibilités modernes d’étude de terrain y sont évidemment extrêmement limitées.
Des collectes historiques prennent donc aujourd’hui une valeur considérable.
Le 1er octobre 1976, John Lavranos et Leonard Newton découvrent ainsi un Aeonium au sommet du col de Sumara, sur la route reliant Sana’a à Hodeida.
La récolte reçoit le numéro L&N 13084.
Pendant des décennies, cette plante va circuler en culture sous l’identité d’Aeonium leucoblepharum.
Elle possède pourtant un caractère immédiatement frappant : une bande rouge persistante au centre des feuilles, accompagnée de colorations roses ou orangées.
Plus discrètement, ses cils marginaux sont également très particuliers. Le Huntington les décrit comme des structures translucides, gonflées et recourbées en forme de petits crochets, très différentes de simples poils marginaux.
Ce sont ces différences, associées à des décennies d’observation en culture et aux échanges de Mellie avec Leonard Newton, qui conduiront finalement à la description d’une espèce distincte :
Aeonium lavranosii-newtonii.
Nous avons raconté cette histoire dans notre premier portrait de Mellie Lewis.
Mais son importance dépasse largement la description d’une nouvelle espèce.
Elle pose une question beaucoup plus dérangeante :
combien d’autres Aeoniums africains ou yéménites se cachent encore derrière une ancienne étiquette leucoblepharum ?
Une taxonomie qui reste en mouvement
Il serait tentant de raconter cette histoire comme si A. lavranosii-newtonii avait définitivement résolu le problème.
Ce serait aller trop vite.
La taxonomie des populations africaines et arabiques reste complexe.
Kew continue actuellement d’accepter une distribution très large pour A. leucoblepharum, incluant également le Yémen.
Cela signifie donc que la reconnaissance d’A. lavranosii-newtonii ne transforme pas automatiquement toutes les anciennes populations yéménites appelées leucoblepharum en cette nouvelle espèce.
Certaines pourraient correspondre à A. leucoblepharum au sens actuellement retenu.
D’autres pourraient appartenir à A. lavranosii-newtonii.
Et d’autres populations pourraient encore nécessiter de nouvelles études.
C’est précisément pourquoi les données de provenance, les spécimens d’herbier, les anciennes collectes et, idéalement, de nouvelles analyses morphologiques et moléculaires sont si importantes.
Et si les prochaines découvertes n’étaient pas aux Canaries ?
Depuis plus d’un siècle, les îles Canaries concentrent logiquement l’attention des spécialistes des Aeoniums.
De nouvelles espèces y ont encore été décrites relativement récemment, et les progrès de la phylogénétique continuent de modifier notre compréhension de leurs relations évolutives.
Mais Mellie Lewis attire notre attention vers une autre frontière.
L’Afrique orientale.
Le Yémen.
Des plantes connues parfois uniquement par quelques anciennes collectes.
Des populations isolées dans des montagnes difficiles d’accès.
Des spécimens d’herbier qui mériteraient peut-être d’être réexaminés avec les outils modernes.
Et des plantes cultivées depuis plusieurs décennies dans des jardins botaniques sans que leur véritable identité ait nécessairement été résolue.
Le prochain chapitre important de l’histoire des Aeoniums pourrait donc ne pas se trouver sur une île des Canaries.
Il pourrait dormir depuis cinquante ans dans un herbier ou au fond d’une serre.
Documenter avant qu’il ne soit trop tard
À cette incertitude taxonomique vient désormais s’ajouter une autre urgence : celle de la conservation des populations sauvages.
Les Aeoniums ont souvent évolué dans des niches écologiques particulièrement restreintes.
Une falaise.
Une vallée.
Un versant exposé aux alizés.
Une zone montagnarde.
Cette spécialisation est l’une des raisons de leur extraordinaire diversité, mais elle peut également les rendre vulnérables aux transformations rapides de leur environnement.
Mellie s’inquiète notamment des conséquences du changement climatique sur les populations des Canaries, de Madère, du Cap-Vert, du Maroc, d’Afrique orientale et du Yémen.

La question dépasse alors largement le monde des collectionneurs.
Car perdre une population sauvage ne signifie pas seulement perdre quelques plantes.
Cela signifie perdre une diversité génétique, une histoire évolutive et parfois une population qui n’existe nulle part ailleurs sur Terre.
Collectionner ou documenter ?
Notre conversation avec Mellie Lewis conduit finalement à une question qui concerne directement tous les passionnés d’Aeoniums.
Qu’est-ce qu’une collection ?
Est-ce simplement l’accumulation du plus grand nombre possible de cultivars ?
Ou doit-elle également devenir un lieu de mémoire ?
L’explosion actuelle des variegata nous donne accès à une diversité horticole extraordinaire.
Il serait absurde de le regretter.
Mais cette fascination pour la nouveauté ne devrait pas nous faire oublier deux patrimoines essentiels.
Le premier est horticole…
Le second est botanique…
Dans les deux cas, le même mot revient :
documenter.
Documenter une provenance.
Documenter une mutation.
Documenter un créateur.
Documenter une ancienne collecte.
Documenter une population sauvage avant qu’elle ne se transforme ou disparaisse.
C’est peut-être finalement le principal message qui ressort de notre échange avec Mellie Lewis.
Nous vivons probablement l’une des périodes les plus créatives de toute l’histoire horticole des Aeoniums.
Mais au même moment, une partie de leur histoire ancienne reste encore à découvrir et une autre risque déjà de s’effacer.
Entre les milliers de nouvelles rosettes panachées qui apparaissent dans les serres asiatiques et quelques plantes isolées dans les montagnes du Yémen se trouve désormais un même enjeu :
savoir ce que nous avons devant les yeux et en conserver la mémoire.

